Le Vol du Boli, création de Damon Albarn et Abderrahmane Sissako, est jouée au Théâtre du Châtelet du 15 avril au 8 mai. L’opéra d’une heure et quarante-cinq minutes a été

créé en 2020 mais, covid oblige, il a du être programmé à nouveau.Et avec bonheur !

Une chronique de Christian Labrande

On connait les deux auteurs par leurs trajectoires personnelles : Sissako, réalisateur mauritanien (Timbuktu, Bamako…) et metteur en scène de cette pièce, a travaillé avec le chanteur-producteur britannique Albarn, connu pour ses groupes Blur, Gorillaz, The Good the Bad and the Queen, et producteur d’Amadou et Mariam, entre autres. Les deux auteurs font souvent se côtoyer l’Afrique et l’occident dans leurs œuvres. Fatoumata Diawara, qui a déjà travaillé aux côtés de Damon Albarn sur l’album Song machine de Gorillaz, rejoint Le Vol du Boli pour jouer pas moins de six rôles.

Synthés, trombones, congas, kora et harmonium

Née de regards croisés, Le Vol du Boli est une magnifique histoire de croisements. Croisements dans l’histoire : on voit traités les sujets de la traite des Noirs, des tirailleurs pendant la Première Guerre mondiale, de la mort de George Floyd, sans besoin de transitions. Croisements des noms : l’explorateur portugais du XVIe siècle Vicente Dias, Leopold II, George Floyd. Croisements géographiques : la Guinée est mentionnée, Rio de Janeiro, le Paris du Quai Branly, et tout commence par le Congo.

Le Congo est une rivière, l’eau est un élément fort qui revient, de même que la terre : la terre qu’on troque contre la Bible, la terre contre laquelle doivent se battre les personnes assignées à la mine. « Ah Congo » sont les premiers mots prononcés, tandis que le personnage du griot narrateur répare des chambres à air, qu’il va entreposer de l’autre côté de la scène parmi des pneus.

Le bonhomme Michelin qui figure dans le décor initial laissera la place à un autre bibendum, dont le costume est en bouteilles de plastique, double allusion à la pollution des mers et à la « crise migratoire ». Croisements artistiques, enfin : opéra très contemporain qui finit en concert, ballet qui se visite comme on visite une exposition tant les costumes et les scènes collectives subjuguent, ou encore ce qui pourrait être une jam session entre Ry Cooder et Ali Farka Touré

Partout, les influences musicales occidentales et africaines se rencontrent. Les synthés et les trombones croisent les congas, kora et harmonium.

Une histoire de l’Afrique

Tous les musiciens sont sur une plateforme sur scène qui avance au fur et à mesure que la pièce progresse, rappelant davantage un concert moderne qu’un opéra. Il y a des moments de grâce, notamment lorsque la femme magique chante et danse pour réconforter un danseur qui se convulse sous elle, et des moments de transe, dans une mégalopole occidentale où un personnage masculin se retrouve, après des siècles d’histoire, perdu, déraciné. Le morceau figurerait facilement parmi les meilleurs de Gorillaz. Un jeu de références culturelles ajoute aux croisements : tantôt un Nocturne de Chopin est rappelé dans un intérieur bourgeois, tantôt une scène, dans un quartier que les spectateurs situeraient à Kinshasa, rappelle le film et la comédie musicale Bagdad Café.

Le Boli est volé, la douleur est dansée.

Le Vol du Boli pourrait être une histoire de l’Afrique, une histoire d’une domination et d’exploitations qui se perpétuent, même si les noms, les personnes et les ressources changent : l’image initiale des pneus (issus du caoutchouc) du Congo de Léopold II revient dans une scène pour figurer les puits des mines de coltan en République démocratique du Congo. Le coltan est évoqué comme l’est le cuivre, l’ivoire, l’uranium et le tantale. Mais le fil conducteur est autre. La ressource volée dans cet opéra est le Boli, un fétiche Bambara que l’écrivain français Michel Leiris vola en 1931.

C’est une histoire de regrets aussi, car Leiris regretta son geste dans L’Afrique fantôme trois ans plus tard. Le regret voyage comme la douleur, l’humour et les identités, entre les personnages. Le Boli peut représenter un pont entre la vie et la mort, il représente aussi le pont entre l’Afrique et l’occident, et peut symboliser l’union, le langage commun dans une pièce où cinq langues sont parlées (français, anglais, bambara, lingala, kikongo – sous-titres en français et anglais) et où tous se comprennent : « Nous sommes humains, inhumains ».

Le Vol du Boli est une histoire de mémoires enfin. Mémoire des rythmes, mémoire de douleurs qui s’incarnent par des danses de convulsions, des corps qui s’embrassent une dernière fois avant de se séparer, des corps qui gigotent ligotés dans une cale de bateau esclavagiste, pendant qu’un chœur polyphonique masculin chante sur un air de prière eucharistique cantillée. Le chant devient discordant au point de devenir insupportable pendant que la douleur est dansée. Des personnages périssent brisés sur scène et resurgissent, exploités sous une autre forme. La mémoire des dominations est transmise et perpétuée, hommes et femmes, noirs et blancs. Les noms de la violence ressurgissent, entre les mains coupées à « Call of Duty » en passant par une liste des armuriers occidentaux qui ont perfectionné leurs techniques pour maintenir les populations africaines sous la domination.

Humain, inhumain

En contrepoint, l’humour est en bonne place, discret ou suscitant les rires dans la salle. La musique est forte, colorée, les danses expressives comme l’ocre et le blanc des costumes, cependant que les textes sont simples, secs, et portent les contradictions de l’histoire humaine, inhumaine. « Pas de monde sans l’Afrique », chante un des personnages, synthétisant l’entrelacs des destins, époques et genres de cette pièce résolument formidable.

Le Vol du Boli, opéra Théâtre du Châtelet, Paris (105 minutes). A l’affiche : 15 avril-8 mai 2022. Conception musicale : Damon Albarn. Livret et dramaturgie : Abderrahmane Sissako et Charles Castella. Mise en scène : Abderrahmane Sissako en collaboration avec Dorcy Rugamba. Distribution : Fatoumata Diawara, Thierno Thioune.

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